par Yoshiko Sito (précédé par un note d’éditrices)
Note
En 2024, nous avons publié un numéro de la revue Itinéraires, “Pratiques situées”, consacré à une « critique-en-action des modes de production universitaire », où nous avons voulu questionner la manière dont on étudie et écrit dans les sciences humaines et sociales, les approches, les expressions et les méthodes de transmission des savoirs. Après la publication du numéro, nous avons reçu un courriel de la part d’une personne (appelée dans ce qui suit « l’éditeur ») dont les idées ont été critiquées dans l’article d’une de nos contributrices, Yoshiko Suto. Ce courriel accusait Yoshiko Suto ainsi que nous les éditrices des “Pratiques situées” de diffamation et demandait le retrait de l’article. Les services juridiques de deux universités consultées ont tranché la question : il ne s’agit pas d’une diffamation mais d’un débat d’idées. En connaissance de cette réalité judiciaire, « l’éditeur » ainsi que « la secrétaire » (d’une revue dont le fonctionnement est analysé dans l’article de Suto) ont rédigé deux réponses qui se trouvent actuellement dans la section varia des “Pratiques situées”.
La publication de ces réponses doit sans doute être lue comme une preuve de la nécessité des perspectives ouvertes par le numéro édité par nos soins.
Or, un des élans de notre désir de faire autrement, comme il est écrit dans l’introduction de ce numéro, était de
to bridge the gap between theory and practice,
de pratiquer autrement nos sciences humaines, nos savoirs situés, afin de se rapprocher des belles inspirantes théories transformatrices,
de respirer
Avec les courriels menaçants, méprisants, imbibés de rhétorique touffue, « l’éditeur » a tenté de nous couper le souffle, de nier la pertinence de notre critique. Nous voulions sortir des logiques hégémoniques – souvent acceptées comme les seules scientifiques – dans le fond et dans la forme. Nous avons logiquement été attaquées par ce que nous remettions en question. En tentant de replacer au centre les pratiques de « maître » et de « maîtrise », et cela afin de délégitimer la voix de Yoshiko Suto, le geste de domination était redoublé.
On cherche dans ce qui suit un moyen de se réapproprier notre propre geste de base et de retrouver notre souffle, déplacer ce conflit pour en faire quelque chose qui serait en accord avec l’âme (le corps) de notre numéro.
Nous avons cherché à ramener de la respiration, de la joie, de mobiliser la force créative et contestataire de notre collectif. Pour citer encore une fois notre introduction :
Comment changer ce qui nous semble parfois immuable ?
Comment tirer de nos colères un regard neuf, de la créativité, de la joie ?
Ci-dessous vous pouvez lire un texte de Yoshiko Suto qui est peuplé par des réponses créatives fournies par le collectif : les poèmes linguistiques et visuels qui détournent, par un jeu ludique, le texte d’origine, ces réponses (si) droites.
Trente aphorisme du gai savoir situé
Sommaire
- 1. Proverbe
- 2.-7. Victimisation à front renversé
- 8.-14. Rhétorique du miroir
- 15.-18. Titre et traduction
- 19.-22. Scientificité à échelle variable
- 23.-26. Retour à KafkaLand
- 27.-29. Dépasser la censure
- 30. Remerciement

1. Proverbe
Le proverbe « ce n’est pas en cassant le thermomètre qu’on fait tomber la fièvre » me semble adapté pour décrire la situation sur laquelle portent ces courts textes. À la suite de mon article paru sur Itinéraires (Suto, 2025) qui analyse certaines modalités particularisées pouvant avoir lieu actuellement dans un milieu écrivant sur une « culture » autre, j’ai eu l’honneur de me voir opposer deux « droits de réponse ». Qu’est-ce que ces textes changent aux analyses de mon article ? Pas grand-chose en réalité. En effet, j’ai fait émerger certaines structures récurrentes, et plutôt que de tenter de contredire mes schématisations et les effets de signification qu’elles produisent, la visée des deux textes a simplement été de délégitimer formellement mon droit à m’exprimer scientifiquement et les outils que j’emploie. Dans ce genre d’écriture, la rhétorique remplace la logique et il n’est pas question de rentrer dans un jeu infini de droit de réponse où la forme liquéfie petit à petit le fond jusqu’à relativiser toute possibilité de soutenir une quelconque position. Néanmoins, si la rhétorique est efficace sur n’importe quelle place de marché, elle cache une faiblesse épistémologique. Chaque argument rhétorique possède en effet une contrepartie en ce sens qu’il devient normatif sur le plan scientifique. Noter les erreurs et les contre-vérités est alors instructif, car cela dévoile encore un peu plus ce que les affirmations tentaient d’effacer. Une écriture à l’allure aphoristique me permet de produire un « gai savoir situé ».
2. Victimisation à front renversé

L’éditeur se donne un statut de victime avec une rhétorique à visée émotionnelle. Or mon article n’est pas une vengeance, il se situe dans la droite ligne de celui que j’avais proposé à la revue de japonologie et de nombreuses parutions récentes. J’analyse souvent dans mes publications comment des représentations d’un champ esthétique peuvent être transfigurées par des acteur·rices dans un processus qualifiable d’internationalisation. En l’occurrence, j’ai effectivement trouvé une matière conséquente avec des occurrences répétées, et je ne me suis même pas penchée sur l’ensemble des traductions menées par l’éditeur sur des propos de cinéastes. En revanche, supposer sans aucune preuve que ma démarche consiste en une forme de vengeance vient rajouter quelques a priori supplémentaires sur ma supposée émotionalité de Japonaise.
3.

Petite information manquante à la compréhension, il s’agit de la secrétaire qui s’est occupée des échanges autour de mon article qui a été refusé sans évaluation scientifique en double aveugle. L’apparente neutralité n’en est pas une. Mais en prenant cette position, ses dires se réclament d’une institution dans son ensemble et doivent s’appliquer à tous les acteur·rices dans ce champ d’une manière égale. Nous verrons que cette précaution de base n’est pas suivie dans les faits.

4.

Si l’éditeur se pose en victime de mon article, la secrétaire pour sa part pose en victime une revue et un champ entier. Il suffit de lire le titre de mon article pour saisir qu’il s’agit d’une analyse circonscrite d’un numéro précis, et non de l’entièreté d’un champ. En revanche, déconstruire et alerter sur des pratiques d’acteur·rices spécifiques est la condition d’une promesse de progrès dans une discipline. Je ne suis pas l’autrice de l’introduction mentionnée, mais à sa lecture, celle-ci ne me semble pas pointer une discipline scientifique dans son entièreté.
5.

La secrétaire cite une phrase de mon texte en ajoutant un sujet grammatical qui n’existe pas dans la source. En effet, je ne parlais aucunement de la revue en général, mais d’un fonctionnement circonscrit et d’un questionnement plus abstrait portant sur les champs scientifiques. Je note néanmoins que la disputatio scientifique a bien eu lieu dans une autre revue (Itinéraires) et que les arguments relèvent davantage d’une disputatio rhétorique produisant un brouillage plutôt que de l’établissement d’une clarté.
6.

Un nouvel exemple de mésusage des citations, dans le passage cité, je ne parle pas des études japonaises en langue française. Dans mon texte, ce sont les spectateur·rices de cinéma en général qui sont surplombant·es face à un film. Et c’est l’expérience cinématographique d’un seul individu, l’éditeur, qui se renforce dans le voyeurisme et dans la domination. Bien naturellement, je reconnais les autres comme sujets de parole. Pour ma part, je n’ai jamais cherché à effacer leurs propos, mais j’ai néanmoins le droit de pointer les nombreux procédés utilisés par ces paroles.

7.

Mon article n’utilise nullement le postcolonialisme pour analyser un « rapport unilatéral de domination », d’ailleurs la manière dont j’ai employé le mot « domination » a été détournée sous une citation tronquée. Je me réfère au postcolonialisme dans les questionnements de la dimension fantasmatique d’un rapport à des imaginaires, autant les fictions d’« Orient » que celles d’« Extrême-Orient ». Je note qu’Anne Cheng met sur le même niveau ces deux orientalismes, car « ces deux représentations opposées relèvent pourtant d’un même type d’invention, voire de fiction idéologique » (Cheng, 2007). S’il y a bien des inégalités dans l’expérience que j’ai menée, ce n’est pas lié à des rapports de forces politiques, mais à des acteur·rices précis·es et probablement aux inconscients épistémologiques qu’iels viennent chavirer. Le postcolonialisme a toute sa place pour interroger la construction des représentations d’un·e autre (ou de soi-même d’ailleurs), car « nul n’a le privilège épistémologique de juger, d’évaluer et d’interpréter le monde sans entrave, libre de tout engagement et intérêt dans ce qui s’y joue » (Said, 2000). Se proclamer d’une lecture fine et nuancée est facile, surtout quand on caricature la position de l’interlocutrice, mais le jugement sur ce que serait cette nuance n’a pas à être statué par le personnel administratif d’une institution.
8. Rhétorique du miroir

Non, je ne suis pas culturaliste et je ne défends aucun relativisme dans lequel j’aurai une position privilégiée. Il ne suffit pas d’extraire un mot d’usage courant comme culture depuis un paratexte pour qu’il devienne révélateur de la position de son auteur·rice. J’avais déjà fait remarquer qu’il ne suffit pas qu’un·e auteur·rice utilise le mot de shutai (sujet) pour qu’il soit pertinent de lui attribuer un système philosophique. Extraire un élément secondaire et le présenter faussement comme si c’était un argument central pour disqualifier la scientificité de l’article dans son entièreté, cela s’apparente au sophisme de l’épouvantail qui consiste à assigner à l’adversaire des arguments excessifs et aisément réfutables.
9.

Ce passage fait preuve d’une falsification de mon dire. Dans la dernière phrase de la conclusion de mon texte, je parle de l’importance de la pluralité des points de vue et de pratiques situés dans la construction de connaissance :
Un moyen de « reconnaître l’importance du pluralisme épistémologique qui soutient toute démarche de connaissance en sciences sociales » (p. 160) est d’accepter que les pratiques de construction de connaissance soient forcément situées et multiples, cela a fortiori quand il s’agit de questions portant sur la culture d’un(e) autre. (Suto, 2025, §38)
On constate que « les pratiques de construction de connaissance [sont] forcément situées et multiples » devient dans le texte de la secrétaire « [une revue doit] systématiquement accepter un article rédigé par un·e auteur·e originaire de la culture qu’il traite ». Si le verbe « accepter » apparaît dans le texte original, le complément d’objet (la nature située et multiple des pratiques de construction de connaissance) s’est transformé en « article rédigé par un·e auteur·e originaire de la culture qu’il traite ». Cette manipulation permet de m’attribuer le rôle d’agent de « enjoin[dre] », pour faire dire ce qui n’a jamais été avancé dans le texte cité. Tout comme l’éditeur, la secrétaire recourt au sophisme de l’épouvantail, par le remaniement de citations, afin de contredire la bouffonnerie que l’on me fait ainsi jouer malgré moi. Dans ce « droit de réponse », tout en se réclamant représentante d’une revue scientifique, elle produit de multiples glissements hors de toute éthique scientifique.
10.
Je n’ai jamais prétendu être « spécialiste de “ma culture” », proposition qui d’ailleurs frôle l’absurde. L’éditeur me prend visiblement pour son reflet en se mettant à ma place, mais c’est impossible. Pour cela, il faudrait qu’il écrive un article en japonais pour une revue scientifique japonaise se situant à Paris et se donnant pour rôle de statuer sur les études françaises. Dans un tel contexte imaginaire, s’il assiste à des activités de nature équivalentes à ce que je décris, alors soit il témoigne courageusement des dissymétries qu’il rencontre, soit il choisit de rester dans une position de soumission à l’arbitraire d’un·e autre.
11.
Dans mon article je parlais d’un droit d’être jugé scientifiquement, me voici grimée en intégriste interdisant tous jugements scientifiques. Décrire ma position située pour l’expliquer aux lecteur·rices n’est pas décrire une position identitaire. Cette confusion n’est qu’un prétexte pour disqualifier d’emblée la légitimité de ma démarche.
12.

L’on peut remarquer un procédé relevant à nouveau du miroir. En changeant le sujet d’une phrase de mon texte, l’éditeur retourne mon propos pour me faire dire (« comme elle l’explique ») ce qu’il me reproche, ou plus exactement l’analyse qui lui était adressée. Ce procédé pourrait sembler équivalent à une formule enfantine du type « c’est celui qui dit qui est ». Mais aussi, le remplacement de « réalisateur japonais » par « [lecteur putatif] », produit un second détournement suscitant une émotion aux lecteur·rice afin qu’iels se sentent concerné·es.

13.

Encore le miroir : « c’est celui qui dit qui est ».
14.

Après être qualifié de culturaliste, je suis traitée de racialiste (car quiconque recourt à des arguments racialistes suppose l’existence d’une différence de nature), mais cela toujours sans aucune preuve. En réalité, j’ai simplement vécu une expérience depuis la situation d’une chercheuse de nationalité japonaise et j’ose en parler. J’espère que par mon article, ce par quoi je suis passée ne se reproduira plus à l’avenir. L’histoire des institutions et des champs scientifiques est aussi l’histoire des critiques et des inconscients épistémologiques, la référence au racialisme rappelle de mauvais souvenirs.
15. Titre et traduction

J’ai analysé la manière dont des titres produisent des effets de signification. Mon propos ne questionne pas la cohérence du titre avec le contenu du numéro, mais la manière dont un « titre peut apporter une information que le désigné ne fournit pas et diriger, voire influencer, la réception » (de Dardel, 1988). En cela, l’analyse fait surgir des structures et des stratégies qui se répètent sur plusieurs niveaux de médiation (titre affiche, couverture, livre…). Isoler un fragment a pour effet évident de simplifier la cohérence de ma démarche.

16.

J’ai analysé les effets de signification que produit l’usage des mots dans un titre qui a pour fonction de résumer les articles réunis sous lui, et non les phénomènes auxquels renvoient ces mots. La frivolité de ce choix de titre est étonnante pour traiter de 40 ans de cinéma japonais, en particulier dans le contexte d’un numéro publié en 2022. Que ce soit le mouvement #MeToo touchant le milieu cinéma, ou avec les études postcoloniales analysant notamment les fantasmes orientalistes, il est surprenant d’avoir une telle formulation.
17.

Il ne s’agissait pas de discuter de la qualité d’une traduction comme semble croire l’éditeur. Plus précisément pour cette note, il s’agit du titre (de la seconde section du dossier de la revue) s’intitulant « le “phénomène” Hasumi ». Cette dénomination se réfère à un texte qui a pour titre « Hasumi Shigehiko genshô » traduit dans une note de l’introduction rédigée par l’éditeur « Le phénomène Hasumi Shiguéhiko ». Par ce renvoi, le titre « Le “phénomène” Hasumi » apparaît comme une traduction, mais avec des modifications comme le rajout de guillemets. Je remarque aussi que ce texte n’est pas un article scientifique, mais une courte chronique dont on peut s’étonner de la place de choix qui lui est offerte. Le double sens que peut avoir « Le “phénomène” Hasumi » (le phénomène qui est Hasumi et le phénomène social qui fait que de nombreuses personnes deviennent comme Hasumi) aurait été évité par l’utilisation de « syndrome », traduction que trouve l’éditeur recevable. Mais aussi, le mot « phénomène » tenu à distance par la mise entre guillemets isole un fragment et laisse la trace d’une altérité énonciative qui impose une interprétation modale et qui provoque un redoublement. Par l’intégration d’un fragment au fil du discours, « une double désignation est ainsi opérée par les formes de l’hétérogénéité montrée : celle d’une place pour un fragment de statut autre dans la linéarité de la chaîne, celle d’une altérité à laquelle renvoie le fragment » (Authier-Revuz, 1984). Ainsi, le fait que cette tournure est utilisée comme le titre de section d’un dossier qui analyse le cinéma oriente vers le sens : le phénomène qui est Hasumi. Il s’agit bien d’un redoublement interprétatif sous l’apparence d’une traduction, cela en occultant les opérations sous-tendues.
18.

Il est évident que le terme shutai dans le titre « Shutai » no yukue est ici en emploi autonymique qui se distingue de l’emploi référentiel qui renvoie à un référent du monde. L’autonymie désigne un signe par lui-même où le mot renvoie à lui-même en tant que forme linguistique, il est d’ailleurs mis ostensiblement entre guillemets (plus précisément avec un équivalant japonais). Il n’y a pas lieu de traduire ce mot dans ce contexte précis. Les traducteur·rices savent normalement discerner ce type d’emploi.
19. Scientificité à échelle variable

L’ouvrage en question contient pourtant bien des notes qui sont rédigées dans un format s’apparentant comme académique. L’affirmation que l’ouvrage n’est pas académique fait oublier que son écriture est à de nombreux moments quasi similaires à la thèse. En prenant par exemple la page complète d’où est tirée la citation dans mon article (§ 16), et en comparant le passage du livre avec la thèse, 84% des mots sont identiques. Les petits changements proviennent surtout de remaniements stylistiques, d’effacements de positions explicites, et aussi de la correction d’inexactitudes (par exemple sur une notion philosophique de base avec la confusion entre transcendant et sujet transcendantal).

20.

Dans ce passage « elle » correspond à la thèse. Dans l’aphorisme qui précède, j’ai comparé une page de la version du livre et de la thèse de l’éditeur, il se trouve que le titre dispersion s’appelait initialement polarités. Dans la thèse (et le livre), au niveau du discours des cinéastes, il y a évidemment des positions différentes d’auteur·rices qui sont mises en débat. Mais concernant un niveau plus général, celui de l’espace discursif de la Haute croissance décrit dans les deux premiers paragraphes de polarités (p. 555-556), les propos ne sont pas attribuables à un·e cinéaste. À ce niveau, la prétendue mise en regard de positions contradictoires est pour le moins simpliste. Il s’agit d’opposer deux séries de motifs, d’un côté la modernisation (par l’urbanisme) et de l’autre l’ancestralité, tout en expliquant que l’ancien modèle continu tout de même de s’imposer (au moins par l’analyse de films). Opposer tradition et modernité correspond à une image d’Épinal ressassée jusque dans les guides touristiques. Ce passage, que j’ai cité dans mon article, est particulièrement marquant. L’éditeur y énonce une suite de notions prémodernes qu’il subsume sous la figure de l’empereur qui serait l’emblème de l’être japonais. C’est naturellement essentialiste (l’être japonais) et la mise en relation de toutes ces notions disparates en un système pseudo-cohérent montre la volonté de construire un idéal type, appauvrissant considérablement le réel, notions que l’on appelle couramment stéréotypes. De plus l’expression « être japonais » est bien celle de l’éditeur et non d’autres auteur·rices, cette formule de la thèse le dévoile :

Enfin, dans la conclusion de la thèse (et du livre), l’éditeur affirme à nouveau une continuité et des constantes, entre la période d’après-guerre et celle féodale, c’est-à-dire l’existence d’une essence intemporelle (l’être japonais) :

21.

L’éditeur se plaît à établir ce que sont les critères d’une publication scientifique en général. Néanmoins quand il s’agit de ses propres textes, la scientificité est une valeur bien fluctuante. Le livre paru n’est pas scientifique alors qu’il existe des doublons (déjà mentionnés) avec la thèse qui, elle, est assurément scientifique. Et en suivant l’argumentation, on trouverait les éléments importants dans des entretiens dont l’un vient affirmer a posteriori que l’emprunt pour le titre du livre est évident et revendiqué, et qui critique l’essentialisme qui a été trop souvent une habitude. Ce sont des points que j’ai discutés sur le livre, une justification a posteriori n’efface pas les ambiguïtés présentes initialement. Finalement, en suivant l’éditeur, il y a toujours autre chose ailleurs à prendre en compte pour être scientifique. Avec ce type d’argument, un·e chercheur·euse qui souhaite mener une analyse sur un texte d’un·e autre chercheur·euse doit avoir préalablement lu l’entièreté des parutions (scientifiques et non scientifiques), partager tous les a priori épistémologiques et probablement parler le même langage. En un mot, la seule analyse scientifique possible serait une analyse par et sur soi-même.
22.

Les arguments de l’éditeur proviennent d’une décontextualisation de mon propos. Je parlais de la couverture du livre, unité sémiotique complexe avec les informations linguistiques et iconiques. La construction de la signification s’y produit par un renvoi circulaire entre deux types de signifiants, image et texte. L’éditeur se permet d’occulter l’image en couleur rouge sur la couverture qui accompagne le titre : une Japonaise nue allongée. La couleur rouge sur le fond blanc, combinée au titre, évoque immédiatement un drapeau japonais, ici sous des traits sensuels et exotiques. Le titre, de son côté, mis en relation avec une telle image, prend une résonance soutenue par l’ambiguïté de la relation sémantique entre les deux termes reliés par la préposition de (provenance, origine, génitif, etc.). La couverture d’un livre a une fonction publicitaire (sa connotation) mais renvoie aussi à un autre niveau (sa dénotation). Cette couverture motive une certaine lecture par la combinaison des mots et des images, et impose aux récepteur·rices, sans l’avouer, un sens qu’il est difficile de ne pas qualifier d’imaginaire oriental.
23. Retour à KafkaLand

Ces dires produisent une confusion. En réalité, après avoir attendu une réponse durant une semaine, j’ai alerté la direction de la revue. C’est uniquement suite à ma démarche que j’ai eu le mail dont il est question et qui a été reproduit dans les « droits de réponse ». Ces dires spécifient que la revue ne donne aucune explication sur un refus sans évaluation en double aveugle (alors que le texte qui fait suite à l’appel à proposition a été validé). Ainsi, sans la démarche de prise de contact avec la direction, démarche que j’ai initiée, je n’aurais jamais eu d’éléments de réponse. C’est kafkaïen, je dois produire des démarches pour obtenir des réponses, et ces réponses sont ultérieurement utilisées pour me refuser tout droit à ma démarche.
24.

Certains éléments sont extraits d’un échange privé avec la direction dans lequel je posais des questions sur des éléments factuels. La manière dont ils sont retranscrits décontextualise et instrumentalise mon propos. L’utilisation du verbe « suggér[er] » par l’éditeur montre bien qu’il s’agit d’une (sur)interprétation de sa part, fiction dans laquelle je deviens un double imaginaire visiblement en concurrence. Effectivement, l’éditeur n’a pas souhaité donner suite, en effet lui et la secrétaire ont même proposé (entre le refus du premier article et la parution de l’article sur Itinéraires), par l’intermédiaire d’un proche, de travailler ensemble à l’avenir. L’utilisation de discussion privée est un argument à double tranchant, tout dépend du choix des situations mises en exergue. Ce type de spéculation privée n’a à mon sens rien à faire dans un débat scientifique.
25.

Le premier passage est l’extrait du mail que j’ai obtenu et qui frôle l’absurde. Ma proposition (suite à l’appel à proposition) stipulait qu’il s’agissait d’une analyse linguistique et a été acceptée en l’état (en tout cas c’est ce que je croyais). Au final, l’article a été rejeté à cause de sa spécialité. Pris de la sorte, l’idée d’une revue scientifique généraliste est totalement arbitraire. En effet, il n’existe pas de discipline de la généralité, n’importe quel article peut alors être rejeté le moment opportun comme trop spécialisé. Par ailleurs, j’ai fait paraître un article qui reprend certains éléments, mais pas l’ensemble des points abordés. La parution ultérieure de cet article devient, par l’éditeur, un argument validant la catégorie non généraliste permettant le refus d’un texte antérieur dont la proposition avait pourtant été acceptée.

26.

C’est une évidence, l’acceptation n’est pas une promesse de publication. Mais dans ce contexte « ma proposition » est le court texte envoyé pour l’appel à proposition, ce n’est pas l’article final. En revanche, ce que la secrétaire omet de mentionner, c’est qu’il était aussi clairement spécifié dans son mail que mon article, une fois rédigé et envoyé, sera soumis à l’avis de deux évaluateurs anonymes spécialisés, ce qui n’a jamais eu lieu. Je note également que les instructions sur le site ont été mises à jour et ne sont plus équivalentes à celles qui étaient lisibles au moment des faits. Une précision intéressante supplémentaire est apportée, la secrétaire semble affirmer qu’en réalité ma proposition (suite à l’appel à proposition) n’a jamais été acceptée totalement par le comité de rédaction. Donc, j’ai passé 6 mois à écrire un article sur la base d’une peut-être-acceptation au contour flou alors que le rôle du comité de rédaction est justement d’accepter ou de rejeter une proposition. Situation d’un kafkaïen et d’un arbitraire invraisemblable, plutôt que de clarifier ce qui s’est passé, les explications de la secrétaire viennent poser un trouble supplémentaire sur la manière dont sont gérés les auteur·rices.
27. Dépasser la censure

Le « ton » que j’emploie a été jugé comme acceptable par un processus scientifique légitime à tous les égards. Il existe des chercheur·euses de renom dans la japonologie qui jouent avec un ton ironique, et nombreux sont ceux qui critiquent les traductions qui peuvent être employées par d’autres. Dès lors, soit tous les chercheur·euses doivent désormais écrire sur un ton dont la neutralité est impossible et dorénavant iels ne peuvent plus critiquer les traductions des autres, soit cette limitation m’est personnellement et arbitrairement attribuée.
28.

Ce propos suppose qu’une revue qui n’est pas spécialisée dans les études japonaises ne saurait juger judicieusement des recherches de ce domaine, cela en mettant en doute le processus en double aveugle qui de toute façon ne peut être rendu public. Voici l’autre face de l’argument qu’une revue de japonologie serait généraliste, les autres revues ne seraient pas assez spécialisées en japonais. Dans le cas de la revue Itinéraires, ellea publié dans son histoire de nombreux articles qui relèvent d’études japonaises et qui sont rédigés par des chercheurs·euses (parfois fort reconnu·es) français·es et japonais·es, il y a même un numéro thématique. En appliquant le propos de la secrétaire à tous les acteur·rices de ce champ spécifique, il faudrait, soit disqualifier a priori la totalité de ces articles, soit produire des hiérarchies entre les chercheur·euses avec certain·es qui auraient le droit supplémentaire de publier dans toutes les revues. Au final, nous sommes face, soit à un épistémicide, soit au fait du prince. Cette position n’est pas épistémologiquement tenable.
29.

L’éditeur suppose que les évaluateur·rices n’ont pas les compétences requises en langue japonaise. Étant donné qu’il est impossible de se procurer la liste exhaustive des évaluateur·rices, cette question ouverte ne peut obtenir de réponse et vise à produire un doute auprès des lecteur·rices. Personnellement je peux affirmer que la procédure d’évaluation scientifique de la revue Itinéraires a été fort sérieuse avec des expertises précises, pertinentes et constructives. Quoi qu’il en soit, l’extériorité est souhaitable, ne serait-ce que pour obtenir des points de vue qui permettent de ne pas sombrer dans un discours autoréférencé et autolégitimé n’ayant plus de rapport avec l’évolution des épistémologies et de la société.
30. Remerciement
Pour ce dernier aphorisme, qui n’en est pas un, je voulais faire part de ma gratitude aux nombreuses personnes qui ont soutenu ma démarche. Tout particulièrement, je suis reconnaissante envers la revue Itinéraires et toute l’équipe du numéro de Pratiques Situées pour ne pas avoir reculé face aux pressions et aux diverses méthodes employées pour censurer mon article, car c’est bien de cela qu’il s’agissait. J’ai conscience de la chance qui m’est donnée de pouvoir m’exprimer librement et de pouvoir analyser la manière dont les discours peuvent, de manière circonstancielle et non en général, devenir incroyablement normatifs jusqu’à sortir d’un cadre scientifique. En un mot, merci.
Bibliographie
- Authier-Revuz, J. (1984). « Hétérogénéité(s) énonciative(s) », Langages, 73, p. 98-111.
- Cheng, A. (2007). « Introduction ». In A. Cheng (dir.), La pensée en Chine aujourd’hui, Paris, Gallimard, coll. Folio essais.
- de Dardel, R. (1988). « Le titre : essai de systématisation ». In Landheer, R. (éd.), Aspects de linguistique française : hommage à Q. I. M. Mok (Faux titre, n° 38), Amsterdam, Rodopi, p. 77-89.
- Said, E. W. (2000). Culture et impérialisme. Paris, Fayard-Le Monde Diplomatique.
- Suto, Y. (2025). « Derrière le miroir, un dossier d’Ebisu sur le cinéma japonais », Itinéraires [En ligne], 2023-2. https://doi.org/10.4000/13fnf
