Au nom du père de la mère

« Pourquoi est-ce que je ne reste pas en moi ? » (Kafka, Journal)

Ceci est à lire comme un texte (pré)liminaire : non pas une introduction, mais un développement à côté d’un autre texte, plus long celui-là, et fictionnel – un roman à venir, dont la naissance s’étire mois après mois (sans jeu de mots). Avant de plonger dans une divagation née des mythes et qui s’en arrache, je prends le temps de placer une à une des idées comme des petits cailloux, pour les exposer au grand jour.
Ce texte-ci : une mise à distance, l’espace nécessaire pour que quelque chose de plus ample puisse naître – une pensée, une forme. Presque seulement une prise de notes, pour rebondir, associer, lier, réfléchir.
[Associer, lier – avec les mots des autres, ces langages qui m’ont tant portée et dont je me détache peu à peu, trouvant ma propre langue, ma propre écriture, qui doit tout aux écritures qui m’ont précédée, et qui ne copie pourtant rien.]

Comme petit caillou de départ, un extrait de l’anti-journal que je tiens de manière discontinue depuis deux ans et demi :

Claire, au téléphone il y a quelques jours : « ta vie, elle ne s’arrête jamais ». C’est vrai. Je ne sais pas ralentir. Je suis incapable de me poser. Je cours après le temps, comme si je devais mourir demain. Je me sens proche de la fin depuis si longtemps que je m’étonne constamment d’être encore là. Et je cours, je cours, et parfois ce sentiment de mort imminente m’ôte toute possibilité d’action, très paradoxalement ; le sentiment que je n’en ai plus pour longtemps m’empêche d’accomplir quoi que ce soit, parce qu’il en arrive parfois à me couper de ma vie, il me place en surplomb de celle-ci ; et je suis là, à la contempler au lieu d’y être.

Survivre – à sa propre mère

Longtemps, j’ai été persuadée que je mourrais au même âge que ma mère, comme une hérédité impossible à défaire, une trop grande proximité, renforcée par cette phrase qui revenait sans cesse, « c’est fou ce que tu ressembles à ta mère ». Et c’est vrai que je lui ressemble, comme une perturbante gémellité décalée de trente ans. Combien de fois a-t-on pris son portrait pour le mien ? [Souvenir : je suis dans la salle de montage de l’école de photo d’Arles, sous les toits. Nous sommes en novembre. J’ai pris cette décision bizarre de faire un film en lieu et place des photographies exigées pour le diplôme, un film autour de Tchernobyl et du cancer, et sur un des deux écrans face à moi apparaît une photographie numérisée, vieille de trente-quatre ans : un visage de femme en gros plan, longs cheveux mouillés. Le technicien de l’école passe à ce moment-là derrière moi et s’exclame « je le connais, ce visage ! » et je comprends alors que c’est ma tête qu’il croit voir sur cet écran plein de pixels noirs et blancs.]
La date approche : si l’hérédité tient jusque dans l’espérance de vie, il me reste trois ans.
Et pourtant, il n’y a aucune raison que je meure à quarante-quatre ans. C’est un fantasme banal, courant, tristement banal et courant, que de se penser incapable d’atteindre un âge plus avancé que son parent décédé précocement.
Et pourtant… reste la culpabilité de lui avoir non seulement survécu, mais de vivre peut-être plus longtemps qu’elle, alors même que je n’ai pas su, pas pu, la sauver.

« J’étais celle qui attend
Mais je peux marcher devant
J’étais la bûche et le feu
L’incendie aussi je peux
J’étais la déesse mère
Mais je n’étais que poussière
J’étais le sol sous vos pas
Et je ne le savais pas

Et c’est ma mère ou la vôtre
Une sorcière comme les autres »

Le sacrifice, la fille – la mère, encore

Revenir aux mythes – les mythes fondateurs, ces généalogies aux origines diverses qui se recoupent pourtant, comme des points d’ancrage sans cesse bousculés, délaissés, haïs, ignorés, réécrits.
Le thème du sacrifice, qui m’avait conduite jusqu’à Iphigénie, m’a fait faire cet étrange détour par sa mère.

Pourquoi Clytemnestre est-elle un personnage rendu à ce point haïssable, peu importe l’auteur·trice, peu importe le récit, alors que c’est Agamemnon qui sacrifie leur fille ? On lui demande du sang d’Hélène et il le donne – il donne l’innocence de sa fille, et sa main ne tremble pas. Et c’est Diane/Artémis qui sauve Iphigénie en la remplaçant in extremis par une biche ; ce n’est pas son père. Son père ne la sauve pas. Il pleure, il gémit, il se met en colère, il rabaisse sa femme, il menace même Ulysse qui, lui, voudrait bien sauver Iphigénie (et qui ne la sauve pas non plus, d’ailleurs, et pourquoi ne le fait-il pas, qu’est-ce que cette faiblesse peut-elle bien dire de lui, de son refus d’être celui qui viendrait troubler l’ordre patriarcal de l’État, et de sa soumission à la loi ?)

C’est une femme qui sauve Iphigénie, et c’est une femme, encore, qui la venge : le meurtre d’Agamemnon par Clytemnestre, n’est-ce pas, outre de la vengeance, de la légitime défense ? Mais Clytemnestre est toujours présentée comme mue par la jalousie, par la passion amoureuse, une séductrice qui, chez Yourcenar, fait à peine référence à ses enfants et va jusqu’à déclarer, au sujet de son mari : « Je l’ai laissé sacrifier l’avenir de nos enfants à ses ambitions d’homme : je n’ai même pas pleuré quand ma fille en est morte » (« Clytemnestre ou le Crime », Feux).

Dans la pièce éponyme de Racine, Iphigénie est sauvée non par le sacrifice d’une biche, mais par celui d’une autre femme. Tuer une femme à la place d’une autre. Sommes-nous interchangeables à ce point ?

Les différentes versions d’Iphigénie ont toutes été écrites par des hommes : Euripide, Racine, Goethe… Il en existe cependant une relecture féministe, par Domna Stanton, professeure à la New York City University : relecture de l’Iphigénie en Aulide de Racine, sous le pré-texte d’un hommage à l’hélleniste Nicole Loraux (autrice, notamment, de Manières tragiques de tuer une femme). J’y lis que l’invention du personnage d’Euriphile (euri-phile, l’amour du désordre, tout un programme) en lieu en place de la biche originelle, obéit bien sûr d’abord et avant tout à une raison politique (maquillée sous une fausse exigence dramaturgique, un prétendu besoin de vraisemblance). Mais pas seulement :

« (…) le poison du dés-ordre, qui obséda le XVIIe siècle français, a une spécificité genrée, comme nous le signalent les traités misogynes de la longue Querelle des Femmes (Olivier 1683), qui continuent à identifier la femme avec Ève, source du dérèglement édénique et de la chute de l’homme. Les femmes de cette première modernité sont associées avec les sorcières, dont 50000 furent brûlées vives par l’Église et la justice en complicité avec la médecine ; les violences de la nature, que les découvertes de la révolution scientifique s’efforcèrent de contrôler ; avec l’animalité et une sexualité insatiable, que la domesticité conjugale devait maîtriser ; et avec un corps (politique) indiscipliné, que le pouvoir monarchique absolutiste devait surveiller, punir, et faire rentrer dans l’ordre. Là où « l’aimable » (Acte II, scène 1, v. 409) Iphigénie déplace tout désir sur le père et figure le sujet idéal du politique, son double monstrueux incarne le désordre sauvage qui doit être sacrifié sur l’autel de l’État patriarcal. »

Qu’est-ce qui m’intéresse dans cette histoire de femme sacrifiée, d’impuissance de la mère, de lâcheté du père ? Qu’est-ce qui intéresse le roman sur lequel je travaille, et qui évoque le droit, et même seulement la possibilité, de la fuite hors du monde, et de la redécouverte du réel, à travers la confrontation à un passé libéré de toute culpabilité ?

C’est la femme qui porte la faute, c’est elle la coupable, et si elle devient mère – et bien souvent, par une sorte de raccourci bizarre et faux, la femme est mère avant même de l’être, elle l’est en puissance : elle peut l’être, donc elle l’est, elle doit l’être (son corps le dit) – si elle est aussi mère, disons, la culpabilité devient permanente.

Et son procès, qui n’a pas besoin de motif d’accusation, dure toute sa vie, avec des hauts et des bas, bien sûr, des périodes de relaxes, mais l’acquittement, lui, reste toujours suspendu, pour reprendre la description qu’en fait Kafka dans Le Procès. À sa relecture il y a quelques semaines je me suis fait la réflexion que ce roman aurait dû avoir pour personnage principal une femme, cela aurait pris un tout autre sens, beaucoup plus fort – seulement voilà, une femme pour personnage principal, ça peut à la rigueur faire Emma Bovary ou Jane Eyre, mais pas Joseph K.

La mère est présumée coupable avant même de donner naissance. Après tout, elle donne la vie, c’est un privilège énorme, monstrueux, elle prend la place de Dieu en faisant ça, elle se prend pour Dieu – alors que non, elle n’est pas Dieu, et doit répondre de tout, y compris de ce dont elle n’est que la spectatrice.

Quand mon fils est né, il était malade, mais personne ne le savait, personne ne pouvait le savoir, c’était invisible – il est né en toussant, pourtant, il a bu la tasse, a cru la sage-femme, et mille signaux sont venus ainsi troubler et renforcer mon in-quiétude. Mais j’ai eu beau tenter de faire douter les nombreux médecins que j’ai croisés entre sa naissance et ses cinq mois, j’étais seulement la mère, je n’y connaissais bien sûr rien, et je n’étais pas médecin, comme me l’a fait remarquer une interne quelques temps plus tard, désemparée : « mais… vous êtes dans le milieu ? », parce que je m’étais approprié leur langage, le langage technique qui fait office d’écran dans les hôpitaux – qui fait office de séparation entre eux, qui savent, et nous, qui ne savons rien.
J’ai eu beau poser des questions, émettre des suggestions, oser des remarques, il a fallu attendre un arrêt cardiaque pour que – pour que quoi, au fait ? Pour qu’on opère mon fils, en catastrophe, mais aussi pour que l’on me tombe dessus.

Il fallait un coupable, et la coupable idéale, ils l’avaient sous la main,
et c’était la mère.

« C’est très grave ce qu’il a votre fils – vous n’auriez pas pu vous en rendre compte avant ? Pendant la grossesse, avez-vous bu, fumé, pris des drogues, des médicaments ? »

Dix fois, vingt fois, j’ai dû faire le récit de ma grossesse et des premiers mois de vie de cet enfant qui revenait de si loin.

La nature, la forêt, la vie sauvage – la femme comme gardienne

Un jour d’hiver, il y a presque exactement deux ans, alors que je travaillais sur les corrections de mon premier roman, à la campagne, dans une immense maison proche de la Loire, je m’étais levée pour regarder la neige tomber par la fenêtre. Elle tombait, tranquillement, sans hâte, sur le grand parc de cette immense demeure bourgeoise dans laquelle j’étais venue m’isoler. Et puis tout à coup, je les ai vues. Quatre ou cinq biches, qui s’étaient immobilisées en bordure du parc, à la limite de la forêt. C’était comme un rêve, ces silhouettes graciles sur la neige, avec le feu qui ronflait derrière moi et mon esprit embrumé par une relecture minutieuse de mon propre texte, virgule après virgule. J’ai crié « des biches, des biches ! » comme si cela, mon cri, rendait leur présence plus réelle, comme si cette vie sauvage surgie ainsi à quelques dizaines de mètres de moi devait me raccrocher au réel.
J’ai appris le soir même qu’il s’agissait de faons. Des faons orphelins. Le gardien m’a expliqué sans émotion que les chasseurs tuaient les mères. Sinon, a-t-il ajouté, il y en a trop.

Ils tuent les mères sinon il y en a trop.

Mon deuxième roman venait de naître. Je l’ai compris deux mois et demi plus tard, de retour dans cette maison-manoir hantée par un passé auquel je n’étais liée en rien.

Parce qu’on lui a substitué une biche, Iphigénie est vivante. Mais elle doit fuir, et trouver refuge dans une forêt, dont elle devient la gardienne. C’est à son tour de conduire des sacrifices, et de faire mettre à mort les étrangers qui pourraient menacer l’équilibre de sa forêt. On pourrait dire qu’Iphigénie a repris son destin en main – en réalité, elle s’est libérée, tout comme dans la pièce de Racine, sa cousine Euriphile, qui s’empare du poignard pour se suicider, et détourner ainsi le sacrifice.

Il est troublant de voir à quel point je me perds dans cette étude du duo Iphigénie / Clytemnestre, la fille / la mère – la légende des Atrides comme une ligne de fuite, ou au contraire un horizon à la fois déjà dépassé et indépassable (une basse continue que l’on peut choisir de ne plus entendre, à force, mais qui est là, toujours déjà là).

Marguerite Yourcenar, pour finir :

« Si les masques grecs offrent au poète moderne le maximum de commodité et de prestige, c’est précisément parce qu’ils ont cessé d’être d’aucun temps, même des temps antiques. Chacun les porte à sa guise ; chacun s’arrange pour verser le plus possible de soi dans ces moules éternels. »

Au-delà de la seule mythologie grecque, les histoires se répètent, bégaient, se croisent… se reprennent et divergent, et nous offrent le socle sur lequel réécrire, encore, encore, d’autres histoires, qui sont toujours un peu les mêmes.
Et voilà que je me retrouve, au début du printemps, à écrire comme un chiasme renversé, incapable de choisir entre deux propositions qui sont, à mes yeux, égales :
il n’y a que de la fiction, le réel n’existe pas ; il n’y a que du réel, la fiction n’existe pas.

Texte et photo : Laure Pfeffer

Image : Shiau-Ting Hung

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