postnormâle / postnormale

modes d’emploi

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Le roman postnormâle intervient dans et entre en relation avec les réalismes littéraires, pour rendre lisible, racontable le « conflit sexuel », son rôle dans la construction des réalismes et des réels littéraires. Il s’agit de faire l’analyse, d’un côté, des imaginaires genrées binaires au niveau des outils critiques et des phénomènes narratifs dans les textes littéraires et théoriques, et d’un autre côté, voir comment le roman postnormâle entre en dialogue avec la pensée féministe et queer.

 

normale

Pourquoi le postnormâle ? Il s’agit d’une intervention critique des normes dans un champ où la norme mâle est tellement répétée, citée, réitérée, performée, à plusieurs niveaux,  qu’elle peut passer inaperçue. Le mot ‘mâle’ n’apparait pas ici pour renvoyer les hommes ou les masculinités à un quelconque sexe ou essence, mais pour intervenir dans un imaginaire linguistico-littéraire où c’est le féminin/les femmes qui s’associent, qui représentent, qui sont le sexe/genre, sémantiquement toujours plus proche de la femelle que de l’humain ; alors que le mâle accède plus facilement au sens de l’humain « en général ».

Postnormâle, parce que je peux arrêter de répéter le geste normâle. Dans une démarche critique interventionniste, l’enjeu central est d’attirer l’attention des lecteurs et lectrices aux normes qui articulent, codent et produisent nos lectures. Le postnormâle intervient, chaque fois de manière contextuelle, et dans une perspective située. C’est là où il s’inspire des pensées féministes et post- et décoloniaux : savoirs situés, réflexion sur la positionnement de celle/celui qui lit, ses privilèges, ses points aveugles que je ne peux jamais éviter bien sûr. C’est pour cela qu’il s’agit aussi d’une pratique collective, d’une invitation lancée aux lectrices et lecteurs de saisir de cette démarche, de la critiquer, de la renommer.

Les niveaux d’intervention postnormâle peuvent être, pour commencer :

  • l’analyse des imaginaires genrées des outils littéraires (les genres de la description, les genres du réel/réalisme, etc.)
  • l’analyse des hiérarchies des discours sociaux (le vocabulaire scientifique, la conversation, les potins, etc.)
  • l’analyse des récits (le récit du viol et du contre-viol, le récit ou le manque du récit de la sexualité féminine et lesbienne)
  • la création des outils (pour distinguer et étudier les phénomènes comme l’altérisation – ‘othering‘, au niveau de la narration par exemple)
  • travailler avec et contre la langue française (avoir recours au genre féminin, cesser d’utiliser le masculin en tant que neutre puisqu’il n’y a pas de neutre dans la langue française, utiliser la règle de proximité plutôt que celle du ‘masculin qui l’emporte sur le féminin’, utiliser des pronoms mixtes, celleux, yelles, illes,…)
  • attirer l’attention des lecteurs et lectrices aux pratiques normâles de la citation, aux politiques qui en découlent, et suspendre ces pratiques, rendre les corpus littéraires et critiques plus hybrides
  • visibiliser l’entr’elles, consacrer du temps à elles, lire les lesbiennes
  • etc.

Heta Rundgren, etc.

 

 

User’s Guide to the Postnormale

How to make visible—readable and tellable—the role that sexual conflict plays in the construction of (literary) realisms?

One may

1) undertake an analysis of binary gendered imaginaries in critical tools and narrative phenomena in literary and theoretical texts, and/or

2) figure out the ways in which postnormale novels dialogue with Feminist and Queer thought.

Why postnormale? Postnormale because there is an urgent need for critical intervention in the norms of a field where the male norm is so repeated, cited, and performed at all levels, that it hides in plain sight. The word “male” in this context doesn’t refer to men or relegate masculinity to a sex or an essence, but rather it refers to this specific intervention into a literary-linguistic imaginary where women/the feminine are associated with and represent sex and gender. A linguistic allegory in the language of invention of the notion of the postnormale: the word “female” in French is always semantically closer to the sow, the ewe, the hen and the bitch then to the human, whereas “male” in general resonates more closely with “human”.

Postnormale because I can stop rehearsing the normale mime/meme/même. What’s at stake in this practice of critical intervention is to draw readers’ attention to norms that articulate, code and produce our readings. The postnormale intervenes each time in a contextual manner, from a situated perspective. This comes from the postnormale’s roots in post- and decolonial thinking: situated knowledges, reflection upon positionality, who reads, his or her blind spots that one can never avoid of course. That’s why this guide is also a representation and a call for a collective practice, an invitation to other postnormale readers to carry on this work.

Layers of postnormale intervention can include, for starters:

  • an analysis of gender imaginaries in literary tools (in the genre/gender of the real and realism, in genre-d description etc.)
  • an analysis of hierarchies in social discourses (the gender/genre of scientific discourse, conversation, gossip etc.)
  • an analysis of narrative (rape or rape revenge narratives, narratives of “lack” or of feminine sexuality)
  • narrative strategies (identifying new phenomena such as ‘othering’)
  • working to unravel sexist grammatical practices such as the gender neutral “he” in English or in French, using the “proximity rule” where gender adjectives agree with the closest noun rather than the masculine always taking precedent. For example “men and women are normal”, the normal would take a feminine e: “Les hommes et les femmes sont normales”.
  • drawing readers’ attention to normale practices of citation (citing male authorities to “validate” an argument etc.) and the politics involved, suspend these practices, promote more hybrid literary corpuses.
  • make the entr’elles—the empowerment created in bonds between women—visible ; read the lesbians, as well

Translation Lily Robert-Foley

 

 

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Entretien de linguiste Anne-Marie Houdebine sur feministesentousgenres.

Pensées de l’Amazone ou l’Académie postnormâle – merci Anne-Marie van Bockstaele.

ETC.